Les lignes aériennes étrangères ne fréquentent plus l’aéroport international de Port-au-Prince depuis bientôt 3 ans à cause de l’insécurité. Cependant deux compagnies haïtiennes ou non immatriculées aux USA ou en Europe, y atterrissent chaque jour. Les prix pratiqués sont bien sûr très élevés (en passant par le Cap et Miami ou la Guadeloupe le voyage vers l’Europe avoisine les 2500 euros) et la seule façon de trouver des tarifs acceptables est de passer par la République Dominicaine (environ 1200 euros).
Je viens de faire ce voyage en passant –en bus depuis St Domingue-par la frontière à l’est de Port-au-Prince : Malpasse (Haïti) et Jimani (St Dominge).
Depuis 2023, la frontière entre Haïti et St Domingue est « officiellement » fermée : un canal d’irrigation construit en Haïti et utilisant l’eau d’une rivière mitoyenne en est le prétexte. Il faut aussi savoir que les relations entre les deux pays- qui partagent la même île- n’ont jamais été harmonieuses ; il existe un passif historique, politique et économique qui pèse lourd dans la balance.
Les deux parties de l’ile ont été sous domination espagnole et française, Haïti est devenue indépendante en 1804, suite à une insurrection d’esclaves, et St Domingue ne l’a été qu’en 1856, après avoir été occupée 22 ans par Haïti. Ce n’est vraiment qu’en 1865 que les derniers soldats espagnols se sont retirés. Cette crainte d’être envahi par Haïti reste toujours présente dans une part de la mémoire collective dominicaine.
Les deux pays ont eu leur dictature sanglante : François Duvalier en Haïti (1957 -1971) et Trujillo en République Dominicaine (1930-1961). Les deux pays ont été occupés par les États-Unis : 1915-1934 pour Haïti, 1965-1966 pour St Domingue.
Saint Domingue et Haïti
En 2013 la cour constitutionnelle de la République Dominicaine a rendu un arrêt controversé qui retirait la nationalité dominicaine à 200,000 dominicains d’origine haïtienne, remontant jusqu’en 1929. La procédure pour recouvrer la nationalité est complexe et fait en sorte qu’elle n’aboutit pas souvent : restent alors des apatrides et des illégaux !!!! Depuis 2022, un Haïtien ne peut pas avoir de visa pour séjourner en République Dominicaine, le consulat en Haïti est fermé.
Depuis de nombreuses années, le gouvernement dominicain déporte les Haïtiens sur la frontière. Malgré tout cette frontière a toujours été un lieu de passage légal et illégal ; les Haïtiens frontaliers ont toujours traversé cette frontière pour travailler souvent illégalement à St Domingue : travaux agricoles, construction et tourisme. Le « commerce-contrebande » entre les deux pays a toujours été florissant, de nombreux jeunes haïtiens y étudient et y travaillent sans forcément avoir de papiers.
Le voyage en bus
Lorsqu’on fait le parcours en bus, on se rend vraiment compte de la différence entre la réalité et ce que l’on veut nous faire entendre.
Le bus ne traverse pas la frontière-elle est officiellement fermée- mais dépose les passagers et leurs bagages devant la frontière dominicaine ; après avoir réglé les formalités de douane et immigration des deux pays, un autre bus attend les passagers pour les mener à Sto Domingo à l’aller ou Port-au-Prince au retour.
Pour l’avoir effectué dans les deux sens, le voyage est long et assez fastidieux : la route entre Port-au-Prince et la frontière haïtienne est endommagée par les intempéries- aucun entretien- et les gangs qui sabotent souvent la route pour empêcher les policiers d’intervenir; il faut environ 4 heures pour parcourir les 60 kms qui les séparent.
Les formalités sur les frontières haïtienne et dominicaine peuvent prendre jusqu’à 4 heures de temps ; lenteur, manque de personnel et corruption : tout le monde passe ! Ceux qui ont des papiers en règle comme ceux qui n’ont ni passeport, ni visa !!
En allant, deux passagers n’avaient pas de passeport ; ils restaient très calmes et ont payé les autorités dominicaines à plusieurs moments, sachant qu’après la frontière dominicaine j’ai compté dix contrôles de police. Les autorités dominicaines empochent des sommes non négligeables : on m’a parlé de 400 USD a 500 USD pour entrer illégalement en République Dominicaine.
De la même façon, les déportations massives s’arrêtent souvent à la frontière où le déporté paie entre 20,000 et 40,000 pesos (300 à 600 USD) pour retourner à St Domingue. Tout à un prix, les marchandises dominicaines passent allègrement la frontière, se vendent aussi dans des marchés binationaux de part et d’autre des frontières. Ces marchés favorisent les produits dominicains et les commerçants et commerçantes haïtiens y viennent en grand nombre.
La frontière Malpasse-Jimani se trouve aussi dans une région assez désertique-côté haïtien- et près du lac Azuéi qui sépare les deux pays ; on peut facilement comprendre que la contrebande y reste facile autant par voie terrestre que par le lac. Contrebande de denrées, matériaux, mais aussi drogue et armes certainement. La zone frontalière haïtienne est totalement contrôlée par deux gangs puissants, et ceci jusqu’aux portes de la capitale.
Le trajet entre Jimani et la capitale dominicaine est de 260 kms et dure 5 heures. Il est parsemé de contrôles de la police ou de l’armée dominicaine, organisés pour récolter des centaines de pesos auprès des Haïtiens illégaux qui circulent. Tout est prétexte à rançonner le passager.
Le passage de frontière
Sur la frontière, j’ai constaté, à l’aller, qu’un agent d’immigration dominicain, celui qui appose le sceau d’entrée en République Dominicaine, essaie même de « raquetter » le voyageur, même si ses papiers sont en règle, en inventant un prétexte et en profitant de son pouvoir. Ce n’ est sûrement pas une règle générale, mais existante .
La fouille des bagages reste très aléatoire ; il existe des douaniers complaisants de part et d’autre de la frontière.
L’expérience de ce voyage, longue de 14 à 16 heures, reste aussi un témoignage de la réalité : la frontière haïtiano –dominicaine est « poreuse » pour toutes sortes de trafics ; les Haïtiens occupent une part importante de l’économie dominicaine- main d’œuvre travailleuse- et en les maintenant dans l’illégalité le gouvernement dominicain les maintient dans une sorte « d’esclavage ».
Le secteur privé dominicain qui les emploie peut faire ce qu’il veut, au niveau des salaires et autres revendications ou droits du travail.
Il parait qu’on comptait il y a un an, environ 1 million d’Haïtiens en République voisine, avec un pourcentage majoritaire d’illégaux.
Un sentiment de tristesse m’envahit après ce parcours : qu’est ce qui justifie une telle différence entre l’aspect physique des deux pays ? L’ile est pourtant commune même si la superficie de St Domingue est plus grande.
L’aspect des deux capitales est tellement frappant : l’une a certes une vitrine touristique, mais ressemble à n’importe quelle ville moderne du monde, l’autre peine encore à donner les services minimums de base à ses habitants.
Même si en Haïti on conspue et accuse le gouvernement dominicain de toutes ces infamies -réelles- les autorités haïtiennes restent largement responsables de ce grand écart entre deux pays, sur une même terre, qui pourraient sûrement mieux résister à de nombreuses pressions politiques nationales et internationales s’ils étaient mieux gouvernés.
Mais la politique a ses raisons que le cœur ne connaît pas.
Françoise PONTICQ
14 octobre 2026





