Tours et Détours : Haïti mai 2026

Françoise Ponticq- Port au Prince . Le 17 mai 2026

Les nouveaux épisodes de ce feuilleton qu’est la situation d’Haïti depuis 2021 font et défont la vie quotidienne : à peine un évènement surgit, la presse et les médias s’en emparent, qu’un autre éclate et efface le premier… Une succession ininterrompue, ne donnant à personne le temps de digérer, réfléchir, comprendre et analyser.

Dans cette situation le cerveau se sature ou disjoncte, comment peut-on attendre –si on parle du principe « action/réaction » – une réponse ou des réponses sensées et complètes de la part des autorités ?

Il faut aussi dire et constater que celles-ci ont souvent d’autres préoccupations que celles qui leur incombent, ou leur ont été attribuées, pour leurs postes respectifs.

Ainsi, le premier Ministre actuel rend visite au Pape pour une messe pour la paix en Haïti : je ne remets pas en question ces pieuses intentions, mais dans le contexte d’urgences de tout genre dans lequel se débat le pays, est-il vraiment indispensable de mobiliser de telles dépenses pour un voyage de ce genre ?

(Le rêve d’enfant du premier ministre était peut-être d’aller un jour à Rome, rencontrer le Pape. Il l’a réalisé, aux frais des contribuables).

L’INSÉCURITÉ

La ville de Port-au-Prince « ouvre au public » des quartiers occupés par les gangs depuis un an, voire deux ans. La Police, l’Armée et les brigades de quartiers ont repoussé les bandits vers le bas de la ville. Le choc est brutal ; ces rues –tout près de chez moi- ont été saccagées, ainsi que les maisons qu’elles abritaient.

Le bureau administratif du SOE détruit, pillé , saccag

Les destructions des murs, des clôtures sont le fait des bandits mais aussi de la Police qui n’a eu d’autre réflexe que de détruire les maisons où se cachaient les bandits pour les en faire sortir. Les vols et pillages sont le fait de ceux qui étaient les seuls à fréquenter ces zones. On ne saura jamais la vérité.

La maison d’un ami, pillée et brulée, même les fils électriques ont été emportés, le faux plafond détruit. Les propriétaires sont tous très frustrés et veulent faire des constats juridiques, mais tout le monde sait bien que l’état ne dédommagera personne. Si à Port-au-Prince, des territoires sont progressivement repris par les autorités, les bandits progressent dans certaines provinces (Artibonite, Sud Est) sous l’œil indifférent de ces mêmes autorités. On se demande pourquoi ?

 

La Force de Répression des Gangs, qui sera forte de 5,500 personnes de pays différents est encore en attente. Résoudra-t-elle aussi peu nos problèmes que la force Kenyane ? Celle-ci n’a jamais dépassé le stade d’espoir.

L’OUVERTURE DU PAYS

Il est toujours très difficile et coûteux de sortir et entrer en Haïti. Les compagnies internationales américaines et européennes ne desservent pas l’aéroport depuis novembre 2024, à cause de l’insécurité, mais des avions militaires et une compagnie brésilienne y atterrissent assez souvent, ainsi que l’unique compagnie nationale et des hélicoptères privés.

L’insécurité se résume à quelques tirs- de temps en temps- sur des carlingues d’avions en train de partir ou atterrir ….faits jamais confirmés. On se demande aussi pourquoi ?

LES ÉLECTIONS

Les élections se préparent à pas de loup. Malgré l’insécurité, on pourrait penser que préparer des élections et surtout les organiser n’est pas faisable dans ce contexte, mais le gouvernement a déjà enclenché le processus avec inscription des partis politiques. Il y en a environ 200 : une funeste blague ! Peu de citoyens détiennent une carte électorale, on ne se pose pas la question de la libre circulation pour la campagne électorale.

Les accès à la capitale sont toujours contrôlés pas les gangs qui taxent les autobus et le transport des marchandises.

LA VIE QUOTIDIENNE

La vie sociale et culturelle continue, dans les villes de province mais aussi à Port-au-Prince. Les lieux ont changé mais on peut assister a de nombreuses activités tant musicales, que théâtrales, des soirées à thème, des cours de tambour et expositions qui font la richesse de ce pays dans tous les contextes.

Les écoles n’ont jamais fermé cette année : depuis 5 ans chaque année une ou plusieurs causes écourtaient l’année scolaire de quelques mois.

Des jeunes (entre 20 et 30 ans) rivalisent d’ingéniosité pour créer des activités économiques palliant au manque de formation locale ; ils se forment sur Internet, pour des métiers parfois pratiques (coiffeurs) et en vivent.

Des investisseurs sont prêts pour introduire des compagnies dans le sud : depuis plus d’un an, un port s’est ouvert dans le sud, un port privé, en eaux profondes. Il est intéressant de constater qu’il se développe car l’accès au sud est limité par la route (bandits) et cher par la mer. Ainsi, il exporte du ciment, du sucre et du riz pour le moment. La difficulté stimule –t-elle parfois ?

LA CLINIQUE DU SOE

A partir du moment où le calme se rétabli un peu, les patients reviennent.

Si nous n’avions jamais fermé au cours de ces deux dernières années, c’est grâce à la volonté de l’équipe, au support de l’ AOI en matériel et à une subvention obtenue auprès d’ une fondation local pour le diesel, car nous n’ avons pas de courant de ville depuis janvier 2025. Nous avons eu des périodes de basse fréquentation, mais actuellement nous repartons vers de meilleurs chiffres.

Nous ne souhaitons pas augmenter les tarifs des actes, mais cela devient assez difficile car les dépenses sont nombreuses et le prix de toutes choses a augmenté : produits dentaire consommables, produits d’entretien, de bureau.

Cependant les aléas de cette capitale réduite à 70 % de sa surface sont nombreux : les métiers et ceux et celles qui les pratiquent (commerçants de tout genre, mécaniciens, vendeurs de pièces de voiture) qui étaient pratiqués de manière informelle, et a des endroits bien précis de la ville se sont aussi déplacés à cause des gangs.

Ils envahissent maintenant de paisibles rues et le peu d’autorité de l’état ne dérange absolument pas leurs activités, qui deviennent nuisibles pour les riverains.

Ainsi la rue de la clinique est occupée par des mécaniciens, soudeurs, restaurant de rue, vente de vêtements d’occasion.  Il n’y a pas de recours dans ce système anarchique, où la loi du plus fort règne.

On peut juste penser et souhaiter que peu à peu un meilleur temps ne revienne, et de nouveaux projets de société portés par des jeunes haïtiens conséquents. Il y en a beaucoup mais les générations de prédateurs qui les précèdent n’ont pas encore remis « la place » à ceux qui la méritent. Elle est trop juteuse….

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